
QUAND LES ESCORTES ROUTIÈRES DÉPLACENT DE L’AIR
Par : Christian Bolduc
Robert Chevrier est un retraité passionné du transport. Expert en sinistres qu’on nommait autrefois «ajusteur d’assurances », il a passé sa vie à «régler » des dossiers pour le compte de transporteurs terrestres autant canadiens qu’étasuniens. Son expertise en la matière lui a permis, il y a quelques années, de travailler pour Maltais transport, une entreprise québécoise qui a fait, pendant plusieurs années, du transport hors normes en Amérique du Nord.
Engagé par cette compagnie à titre de préventionniste et d’ajusteur, M. Chevrier possède une expertise précieuse pour quiconque veut réduire au minimum les risques de pertes en transport. On lui demande, dans cette mouvance, de préparer un guide qui aiderait les escortes à faire leur travail avec un maximum de professionnalisme et de prévoyance. Défi qu’il accepte avec tout l’empressement et le volontarisme qui le caractérisent, ne sachant par contre où et par quoi commencer.
Formation empirique
« Première constatation: il n’existe, pour le Québec, aucun guide, aucune formation générique qui encadre les pratiques des escortes routières », nous dit M. Chevrier. Outre le « Permis spécial de circulation » préparé par la SAAQ (Société d’assurance automobile du Québec), force est de constater que le transporteur est ici laissé à lui-même.
Avec des clients au Canada et aux États-Unis, Maltais transport sait que les escortes routières doivent, pour passer les frontières de l’État de New York, obtenir une certification légale par le passage d’un examen au préalable. Un guide sert bien de repère pour le candidat, mais aucune formation théorique n’est dispensée dans cet État étasunien. « Seule une université en Caroline du Nord, nous dit M. Chevrier de mémoire, offrirait une formation spécifique pour devenir escorte routière ».
Quelques années plus tard, c’est-à-dire le 1er mai de cette année, Maltais transport est acheté par Bellemare Transport, un transporteur de Trois-Rivières déjà très actif dans les secteurs de l’excavation, le béton et la construction, notamment.
Cette acquisition permet d’intégrer à la nouvelle division de Bellemare certains employés dont l’expertise en transport hors normes était précieuse chez Maltais. Gilles Gastonguay fait partie de la transaction et devient coordonnateur de la formation et de la conformité.
Commencer par le bas de l’échelle
Il se joint à une équipe composée, entre autres, de Martin Milot au poste de coordonnateur de la formation et de la sécurité ainsi que du directeur adjoint aux opérations, Renaud Labbé. Gestion & Logistique les a rencontrés en compagnie de M. Chevrier, une première fois dans les locaux de Bellemare à Ville Sainte-Catherine, en Montérégie, et une seconde fois à Trois-Rivières (Cap-de-la-Madeleine pour être plus précis) pour assister, en direct, au départ vers l’Ontario de deux convois successifs avec, à son bord, une base d’éolienne pesant chacune 117 000 livres (53 070 kg) et mesurant 159 pieds et 10 pouces (48,49 mètres) de longueur.
Connaissant Robert Chevrier pour l’avoir côtoyé chez Maltais, M. Gastonguay fait appel à ses services pour bâtir un guide amélioré et adapté aux besoins de son nouvel employeur, notamment pour le transport d’éoliennes que Bellemare a pris d’assaut.
Ce guide, pour être efficace lors de la formation des escortes, doit refléter les contingences du réel. L’expérience ciblée, les nombreux et divers problèmes auxquels les escortes et chauffeurs sont confrontés, doivent être codifiés dans un guide pour mieux circonscrire ce métier névralgique axé sur la pratique.
Comme nous le verrons un peu plus loin dans le chapitre sur la logistique, « l’expérience de routier, le jugement, le calme, une concentration de tous les instants, la débrouillardise, la maturité et un bon sens de l’anticipation, lequel vient souvent avec l’expérience, nous dit M. Milot qui a lui-même été, dans une vie antérieure, chauffeur d’équipements hors normes, sont des qualités et compétences de base pour être une bonne escorte routière. «Et pour s’assurer que Bellemare recrute des candidats matures, précise M. Labbé, il faut au minimum 21 ans pour postuler un emploi de cette nature et être en bonne condition physique ».
Ces qualités naturelles et acquises, que tout le monde peut potentiellement posséder, sont spécifiquement recherchées chez les chauffeurs de tracteurs possédant déjà une solide expérience et leur classe 1. « Il est évident que nous allons favoriser les anciens chauffeurs en priorité, précise M. Milot en ajoutant que cette expérience pratique leur permet de connaître précisément les distances à protéger par l’escorte routière lors de manœuvres (tourner, sortie de cour) du tracteur ».
Ensuite, M. Gastonguay nous disait que la certification new yorkaise - le Certified Escort Manual, précisait M. Chevrier dont les recherches ont mené à la rédaction du guide interne de Bellemare transport - était exigible pour tous les candidats chez Bellemare. « Étant donné que nous passons régulièrement par cet État et que sa certification est une base essentielle de formation théorique sur les aptitudes du candidat, cette reconnaissance devient un pré-requis incontournable à son embauche éventuelle », ajoutait M. Gastonguay lors de notre passage à ville Sainte-Catherine, en Montérégie.
« Si cette condition est essentielle, elle n’est pas suffisante pour devenir une bonne et compétente escorte, nous disait encore M. Gastonguay. Les aptitudes théoriques sont une chose, mais les aptitudes pratiques - les qualités dont on parlait précédemment - demeurent le baromètre ultime sur les compétences et qualités d’un candidat ».
Pour que la sécurité du convoi soit assurée par du personnel compétent, professionnel et fiable, Bellemare transport place chacune de ses recrues avec une escorte d’expérience, généralement celle qui ouvre le chemin, la « pôle » comme on dit dans le jargon du métier. Après quelques jours d’observation, la recrue est appelée à prendre la place de l’escorte d’expérience pour une évaluation préliminaire et supervisée en temps réel par son « tuteur ».
«La recrue est défiée sur chacune des décisions prises en présence de l’escorte d’expérience, précisent MM. Milot et Gastonguay, en ajoutant du même souffle que le jugement, tempérament et capacités générales du candidat peuvent être évalués sur place par l’escorte-évaluateur ».
Si ce moment s’avère fatidique pour certains, il est bénéfique pour d’autres possédant les qualités intrinsèques d’une escorte routière professionnelle. Dans ce dernier cas, une bonne évaluation entraîne son engagement qui la mène, la recrue, à se faire confier la flèche arrière, c’est-à-dire l’escorte arrière du convoi. Ce poste d’entrée lui est confiée pour deux raisons: d’abord parce qu’il exige une expertise moins pointue; ensuite parce que sa position lui permet d’apprendre davantage en regardant les autres fonctionner aux avant-postes du convoi.
Le transport d’éoliennes
«Lorsque la formation de base est terminée, la recrue entre en scène en étant greffée à une équipe, disaient successivement MM. Labbé et Gastonguay, en ajoutant que la cohésion d’une équipe stable décuplait le succès des opérations au quotidien, surtout pour éviter des problèmes logistiques imprévisibles ».
Parce que ce boulot requiert des déplacements prolongés et fréquents sur des routes, provinces et États souvent pour la première fois, une concentration de tous les instants, des rencontres préparatoires journalières de préparation sur la distance et des obstacles à franchir, l’escorte routière doit être capable de s’intégrer à un groupe qui lui est homogène.
Ce travail d’équipe transcende l’équipe d’escortes routières en impliquant le chauffeur du tracteur et l’équipe logistique de Bellemare qui prépare la route, obtient les permis et supporte l’équipe sur le terrain lorsque des imprévus surviennent.
NDLR : La seconde partie de ce reportage dans le cadre du dossier sur les transporteurs et leurs services sera publiée dans le numéro de janvier/février 2010 de Gestion & Logistique.













